Ne tirez pas! Je suis journaliste
Le journalisme est reconnu comme l'un des métiers les plus dangereux au monde. Chaque jour, des correspondants, photographes, cadreurs et ingénieurs du son risquent leur vie en travaillant sur les points chauds, dans les zones des catastrophes naturelles et anthropiques et dans les recoins les plus éloignés de la planète. Au total, 97 journalistes ont péri depuis le début de l'année 2017 dans 28 pays du monde, indique le rapport annuel publié lundi à Genève par l'ONG Press Emblem Campaign (PEC).
Le 15 décembre 1991 en Russie a été instaurée une Journée de mémoire en hommage aux journalistes tués dans l'exercice de leurs fonctions, en souvenir du prix qu'il faut parfois payer pour transmettre des informations honnêtes.
Andreï Stenine
«Nous roulons et voyons des voitures criblées de balles au bord de la route. Ce n'est pas effrayant. En regardant devant tu te dis que tu ne vas pas t'en sortir. Parce que si tu penses à quelque chose de positif – ça ne marchera pas. Vingt voitures parmi celles que nous avons vues sur notre route n'ont pas réussi. Mais nous avons réussi»

(commentaire écrit par Andreï Stenine sur Facebook le 5 juillet 2014).
Un mois plus tard, supposément le 6 août 2014, le photographe de l'agence de presse Rossiya Segodnya Andreï Stenine sera tué pendant une mission dans le Donbass. La voiture à bord de laquelle se trouvait le journaliste sera d'abord bombardée, puis brûlée. Andreï avait 33 ans.
Andreï Stenine travaillait dans le sud-est de l'Ukraine depuis mai 2014. Le 5 août de la même année, le correspondant photo avait cessé de prendre le contact avec la rédaction. Pendant près d'un mois ses amis, ses proches et ses collègues continuaient de croire qu'Andreï était en vie.
Il n'avait pas l'intention de revenir, il avait besoin d'un point logique dans cette guerre
«Nous nous sommes dits au revoir à Slaviansk, j'avais un mauvais pressentiment avant le départ. Je ne pouvais même rien dire de bien pour la route. Ça me rassurait seulement de lui avoir laissé suffisamment de choses pour sa survie. Il n'avait pas l'intention de revenir, il avait besoin d'un point logique dans cette guerre», raconte le correspondant de guerre Dmitri Stechine, ami et collègue d'Andreï.
«Sans eau ni électricité, la petite communauté de reporters basée à Slaviansk vit comme au XIXe siècle. Les villageois décoiffés courent le matin vers le lac – une ancienne piscine. Ils cuisent des pommes de terre en les mangeant avec du lard. Semen Pegov lave ses chemises et ses pantalons de marque dans un seau en y mettant un peu de savon» (commentaire d'Andreï Stenine sur Facebook).

Andreï travaillait alors dans la région des opérations militaires depuis près de trois mois sans interruption. Un journaliste qui se trouve en zone de guerre depuis plus d'un mois perd le sens de la réalité, il cesse d'éprouver la peur. Un faux sentiment d'invulnérabilité apparaît et c'est à ce moment que de graves erreurs peuvent être commises.

«Quand Andreï est resté à Slaviansk, la tragédie de la ville restée sans eau ni électricité est devenue la sienne. Il a oublié qu'il avait quelque part une agence pour laquelle il travaillait. Il a commencé à s'associer aux dernières personnes qui n'avaient pas encore quitté la ville, pense Dmitri Stechine. Il m'écrivait ensuite pour me rapporter ses déplacements. Le plus terrible est quand la zone des activités n'a pas de ligne de front continue, quand il y a des zones encerclées errantes, quand des groupes résiduels percent. A cette époque il y avait des groupes d'insurgés et de militaires ukrainiens dans l'encerclement. Je lui répondais que ça se terminerait mal, il en était conscient mais ne pouvait pas s'empêcher de travailler. Il ne se ménageait pas du tout.»
Fin août, Andreï sera retrouvé par des amis dans une voiture calcinée sur la route entre Snejnoe et Dmitrovka. Impossible à identifier, c'est seulement plus tard que l'expertise confirmera que l'un des corps dans la voiture était le sein. Les deux autres étaient les journalistes d'icorpus.ru Sergueï Korentchenkov et Andreï Viatchalo. En souvenir de son ami, Dmitri Stechine prendra les clefs calcinées sur les lieux de la tragédie.
Avant l'Ukraine, Andreï avait travaillé au Kirghizstan, en Égypte, en Libye et en Syrie – c'était toujours un solitaire. «Nous pouvions travailler en groupe quand tout à coup Andreï disparaissait. Avec le temps, nous nous y sommes habitués», raconte Dmitri Stechine.

Stechine se souvient que quand Slaviansk était bombardée, ils ne se réfugiaient pas toujours à l'abri. «Tout le monde attendait qu'un obus tombe sur notre hôtel. Un jour je fumais sur le balcon et deux obus sont passés à une dizaine de mètres de moi. J'ai même eu l'impression qu'ils s'illuminaient dans l'obscurité. Ils se sont écrasés derrière l'hôtel dans le parc», se rappelle-t-il.

A ce moment Andreï était assis sur le balcon, sur un coussin, il écoutait la bande originale du film Apocalypse Now et buvait un gin-cola.

«Alors je lui ai dit qu'avec une approche aussi effrénée de la vie on serait peut-être pas accepté au Paradis, mais certainement au Valhalla. Il a seulement rit, et seulement un an plus tard j'ai compris qu'Andreï avait déjà compris qu'il était inutile de se ménager: il est impossible de prédire quoi que ce soit et de faire des calculs à l'avance dans cette guerre», déclare le correspondant de guerre.

«Je suis de plus en plus convaincu que la guerre doit être enregistrée sur vidéo. Ou alors prise en photo, mais certainement pas avec des fixes – 24 et 50 mm. J'ai manqué la moitié des sujets simplement en changeant d'objectif. On y réfléchit même à deux fois avant d'aller aux toilettes à deux mètres, qui plus est de s'approcher avec un objectif large. Et un obus qui siffle à proximité? Et les déplacements au pas de course en gilet pare-balle – ils ne sont pas du tout photogéniques, mais cela prend 90% du temps. Mais comment prendre en photo une pluie de feu avec des obus incendiaires?»

(commentaire d'Andreï Stenine sur Facebook).
Anatoli Klian
Anatoli Klian, cadreur de Perviy Kanal, était dans le métier depuis plus de 40 ans, il est mort dans la nuit du 29 au 30 juin 2014 alors qu'il tournait un reportage sur les mères de soldats.

Il avait 68 ans. Avant sa mission dans le sud-est de l'Ukraine, Klian avait travaillé en Afghanistan, en Tchétchénie, en Yougoslavie, en Irak, en Syrie et sur d'autres points chauds.

Sa femme Lioudmila a déclaré aux journalistes qu'en accompagnant son mari avant son départ elle ne pleurait jamais, mais que cette fois elle n'avait pas réussi à se retenir.
Fin juin 2014, des opérations militaires intensives se déroulaient dans le sud-est de l'Ukraine. Roman Kossarev, correspondant de guerre de la chaîne Russia Today, croisait périodiquement l'équipe de tournage de Perviy Kanal.

«Je suis parti la veille de sa mort. Le 29 juin, nous enregistrions ensemble sur le toit de l'hôtel Park Inn, on faisait souvent des directs à partir de cet endroit, raconte Roman Kossarev. Je lui ai dit: Anatoli, je pars faire mes bagages, ma famille m'attend à Moscou. Soyez prudent. On s'est pris dans les bras et on a convenu de se revoir. A l'époque on travaillait ainsi: un mois dans le Donbass, une semaine à la maison, on se reposait en réalisant des reportages sur la vie pacifique.»

Roman n'a plus revu Anatoli Klian. Le lendemain à Moscou, il a vu le portrait de son collègue à la télévision – dans un cadre noir.
L'équipe de Perviy Kanal a été bombardée en se rendant à la garnison d'Avdeevka – les journalistes réalisaient un reportage sur les mères des soldats appelés qui voulaient faire revenir leurs fils à la maison. Le conducteur du bus et Anatoli Klian ont été blessés. L'opérateur a continué de filmer tant qu'il était encore capable de tenir la caméra.

«Tout le monde surnommait gentiment Klian «tonton Tolia». Un jour, nous faisions un direct avec la même caméra que Perviy Kanal. J'ai devancé leur correspondant en lançant le direct plus tôt. Tonton Tolia ne m'a rien dit. Il était toujours très professionnel et gentil. Dans le pool de guerre, les gens travaillent autrement. Il y a un sentiment de fraternité et de proximité», raconte Roman Kossarev.

Аnatoli Klian avait une femme, Lioudmila, un fils, Andreï, et une fille, Elena, ainsi que des petits-enfants.
Pavel Oboukhov

Fin décembre 2016, un Tu-154 du ministère russe de la Défense s'est écrasé avec 92 personnes à son bord dont des équipes de tournage de trois chaînes: Perviy Kanal, NTV et Zvezda.
Pavel Oboukhov, 25 ans, était le correspondant de Zvezda pour cette mission.
Pavel avait commencé sa carrière dans le journalisme depuis relativement peu de temps - depuis 2011. Mais comme le disent ses collègues, il était toujours prêt à apprendre et à travailler pour deux. «Envoyez-moi partout», disait Pavel en entrant dans le bureau de la rédaction. Et il était envoyé. D'abord pour couvrir des accidents. Pavel dormait avec son portable pour être le premier. Puis des sujets sérieux ont commencé, et la première guerre de sa vie.
«En tant que correspondant de RIA Novosti j'ai travaillé avec Pavel à Kazan après le crash du Boeing 737-500. Tel que c'était convenu à l'agence, tous ceux qui étaient de service ce jour-là ont été réunis à l'aéroport. Mais les avions ne volaient plus à destination de Kazan, c'est pourquoi nous avons pris un monospace. C'était une mission difficile pour toute notre équipe, mais Pavel arrivait toujours à apporter son soutien. A l'époque déjà il impressionnait par son zèle professionnel et son infatigabilité. Il était pur et passionnel. Il jouait de la guitare, il chantait, lisait des poèmes devant un feu de camp. Nous lui avons demandé: Pavel, as-tu essayé d'entrer à la fac de théâtre? C'était un gars léger comme la première neige», déclare Natalia Naroubina, collègue de Pavel de RIA Novosti.
«Je ne connais personne qui ne t'apprécierait pas. Tu savais faire rire tout le monde et tu ne te fâchais jamais. Tu essayais toujours de tout faire bien et correctement. Faire l'actualité! Comme Evgueni. Et encore apprendre à faire les projets spéciaux comme Daria. Et tu étais prêt à tout, et tu ne te plaignais jamais. Et tout le monde t'apprenait, Pavel Oboukhov. On t'apprenait à faire l'actualité. Puis tout le monde a cessé de le faire, sauf toi. Tu étais le seul parmi nous. Mais nous avons oublié de te dire que ta propre vie était plus importante que tous ces incendies, inondations, exercices et guerres», a écrit après la mort de Pavel son ancienne chef Irina Savtchenko.
Pavel est diplômé de l'université pédagogique de Moscou. Après ses études, il est venu travailler dans sa première rédaction «adulte» chez RIA Novosti, puis REN-TV et Zvezda.
Pavel écrivait des poèmes, c'était un rêveur infatigable. Ses amis disent qu'il n'y en a pas d'autres comme lui.
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